Vendredi, 23/06/2017 – en partenariat avec RTFlash
De la télémédecine au maintien à domicile : la santé numérique est en marchezoom

Le nombre de personnes prises en charge par l’Assurance-Maladie pour une « Affection Longue Durée » (ALD) a dépassé la barre des 10 millions en 2015, soit plus d’un Français sur six. On estime que près de trois personnes en ALD sur dix vivent sous ce régime depuis dix ans ou plus et les quatre principales maladies chroniques qui frappent nos concitoyens sont, par ordre d’importance, le diabète, les maladies cardiovasculaires (y compris les AVC), le cancer et les troubles psychiatriques. Compte tenu du vieillissement de la population, la population en ALD s’accroît, quoi qu’il arrive, d’environ 200.000 personnes par an dans notre pays. Ce nombre, qui peut sembler très important, ne reflète pourtant qu’une partie des maladies chroniques dont on estime le nombre à plus de 20 millions en France, soit la moitié de la population adulte…

On estime qu’aujourd’hui, c’est au total 5,5 millions de personnes qui vivent à domicile avec des problèmes de santé ou un handicap (dont 1,2 million qui ne sont plus autonomes) et sont aidées par leurs proches et des professionnels de santé. Face à ce défi majeur de société, qui représente une dépense globale de 34 milliards d’euros par an et mobilise 4 millions et demi d’intervenants divers, les technologies numériques et robotiques appliquées à la télémédecine et à la téléprésence, sont en train, après de longues années de tâtonnement et d’expérimentations, de révolutionner le quotidien des patients âgés ou malades.

Il est bien entendu impossible de recenser ici les myriades de projets et d’outils en cours de développement dans ce secteur de l’aide à la personne. Mais certaines de ces initiatives méritent d’être soulignées. C’est ainsi que les retraités volontaires habitant en région Languedoc-Roussillon expérimentent actuellement une solution de téléprésence imaginée par la start-up montpelliéraine Kyomed. Accessible à partir d’une simple tablette, ce bouquet de services, baptisé Ammy, met le retraité en relation avec les différents acteurs amenés à intervenir chez la personne âgée (amis, infirmières, aides à domicile, voisins, associations…). Cet outil intègre le partage d’agenda, l’échange de messages, la consultation d’articles, ainsi qu’une liaison vidéo avec les aidants et les soignants.

Autre système remarquable, EVA, un petit boîtier d’assistance à la personne, qui s’installe directement au domicile. Compact et discret, il a été conçu pour pouvoir détecter des événements inhabituels, comme les chutes ou des changements de rythme de vie. L’idée étant d’alerter les proches ou une centrale d’appel en cas de besoin. Le retraité n’a rien à porter ni rien à faire de particulier, le système est intelligent et automatique.

Autre outil qui remporte un franc succès auprès des seniors, Majord’Home. Ce système, entièrement intégré au téléviseur, permet aux personnes âgées et/ou en perte d’autonomie d’accéder directement à plusieurs services de télésanté. Là aussi, le but est de favoriser le maintien à domicile. Les établissements pour personnes âgées sont également en train de basculer rapidement dans l’ère de la santé numérique. Dans les départements de l’Indre et du Cher, plusieurs établissements sont désormais équipés de chariots de télémédecine. Ces modules mobiles, qui sont équipés d’une caméra, un appareil photo numérique haute définition, d’un électrocardiogramme et d’un scanner, permettent de réaliser facilement et rapidement toute une batterie d’examens, puis d’en transmettre les résultats aux médecins et spécialistes concernés. Concrètement, l’utilisation de ces modules est très simple : il suffit d’introduire la carte vitale du patient puis de sélectionner les différents médecins qui seront habilités à examiner l’ensemble des données recueillies. Une fois les différents examens réalisés, le praticien peut prendre connaissance des résultats en accédant directement au dossier médical électronique du patient.

Equipés d’une connexion Wifi, ces chariots permettent en outre une consultation, directement, dans la chambre du patient. À l’autre bout de la chaîne, des spécialistes, cardiologue, psychiatre, gastro-entérologue, sont en liaison régulière avec les établissements ainsi équipés. Une dizaine de spécialistes sont ainsi en liaison avec cet établissement. Cet outil, souple, facile d’utilisation et performant, permet à la fois de réaliser de substantielles économies en évitant nombre de transports médicalisés, et d’améliorer le confort de vie des malades.

À terme, ces chariots pourront également être utilisés pour établir une télésurveillance médicale et une téléprésence, notamment la nuit, avec les urgences de l’hôpital de Châteauroux. Toujours dans le cadre de ce projet, des infirmiers libéraux seront équipés de tablettes qui leur permettront de réaliser des téléconsultations dans trois spécialités : la géronto-psychiatrie, avec les médecins du centre hospitalier spécialisé de La Roche-sur-Yon, la dermatologie, avec un dermatologue de Luçon, et la cardiologie avec les cardiologues du centre hospitalier départemental.

Les concepteurs de ce projet ont apporté un soin particulier à la sécurisation des données circulant sur ces plates-formes, afin de garantir une parfaite confidentialité de la circulation des données médicales. Autre point fort de ce projet, ces téléconsultations ne sont pas réservées aux seuls résidents des établissements participant à ce projet pilote et sont également ouvertes à l’ensemble des habitants de ce bassin de vie, sur simple prescription de leur médecin traitant.

On peut également évoquer le dispositif TéléAVC, mis en service depuis l’été 2016 à l’hôpital Émile-Roux du Puy-en-Velay. Cet outil de pointe vise à mieux prendre en charge les AVC ischémiques, qui se caractérisent par l’obturation d’une artère cérébrale par un caillot. Ici, il s’agit de pallier l’inégalité territoriale en matière d’offre de soins et de prendre en charge de manière rapide et efficace ce type d’AVC qui, trop souvent, entraîne la mort du patient ou laisse des séquelles lourdes définitives. Il faut noter que dans ce projet, un soin tout particulier a été apporté à l’implication et à la formation du personnel soignant qui a appris à travailler en parfaite intelligence avec les médecins et spécialistes distants.

A l’occasion du CES 2017 – Bewell, division de l’entreprise française Visiomed, a présenté en début d’année une remarquable innovation. Il s’agit de VisioCheck, la première station de télémédecine portative. De la taille d’une grosse trousse de soins, cet outil comporte un écran et intègre une caméra, un thermomètre, un électrocardiogramme, un tensiomètre, un glucomètre et une mesure de la saturation en oxygène…

VisioCheck a été spécialement conçu pour être utilisé en milieu rural et dans des zones à faible densité médicale. « Avec une simple assistante pour accueillir les patients, VisioCheck permet de faire des contrôles de routine où un premier diagnostic à distance », souligne son concepteur, Eric Sebban. Concrètement, VisioCheck permet de mettre le patient en relation, soit avec son médecin traitant, soit, si celui-ci est indisponible, avec une plate-forme médicalisée qui rassemblera les compétences nécessaires à une évaluation rapide et précise de l’état médical du patient.

Aux Etats-Unis, la firme Cory Kidd a lancé Catalia Health, un service qui vise à améliorer l’efficacité et le suivi thérapeutique de certaines pathologies lourdes. La clef de voûte de cet outil est un robot qui va servir d’interface et de médiateur pour s’entretenir avec le patient, recueillir une multitude d’informations utiles sur son état et transmettre l’ensemble de ces données au médecin traitant. Ce système permet au médecin de disposer en permanence d’une information bien plus complète qu’auparavant sur l’état général de son patient, tant sur le plan physique que psychologique. Catalia Health reste pour le moment dédié au suivi de trois maladies : le cancer du rein, certaines défaillances cardiaques mais aussi l’arthrose.

Pour ceux qui doutent encore de la pertinence et de l’efficacité de la télémédecine, une étude réalisée par des chercheurs suédois a récemment analysé 16 études hospitalières sur ce sujet, publiées entre 2004 et 2011. Résultat : il apparaît clairement dans ce travail que la télémédecine robotisée permet, à efficacité thérapeutique comparable, une diminution de la durée de séjour en chirurgie et en réanimation ainsi qu’une réduction des délais d’intervention pour les urgences vitales. Autre enseignement intéressant, ces nouveaux outils robotiques et numériques sont plébiscités à la fois par les patients qui en bénéficient et par le personnel soignant qui les utilise.

Au-delà des défis et des prouesses technologiques, le maintien et l’hospitalisation à domicile représentent également un enjeu économique et social majeur. Avec 160 793 séjours d’hospitalisation à domicile comptabilisés en 2015, pour un coût total de 914 millions d’euros par an, notre pays est sur un rythme d’augmentation de 3 % par an. Mais avec le vieillissement accéléré de notre société, la croissance du nombre d’HAD pourrait atteindre les 8 % par an d’ici 10 ans…

Il est vrai qu’avec un coût moyen journalier de l’ordre de 200 euros, l’hospitalisation à domicile représente une dépense dix fois moins importante pour la collectivité qu’une journée en structure hospitalière classique. Syntec Numérique et le Syndicat national de l’industrie des technologies médicales (SNITEM) estiment d’ailleurs que 2,6 milliards d’euros par an pourraient être économisés à l’horizon 2020 si l’on déployait la télémédecine rien que sur quatre maladies chroniques représentant 38 % des affections de longue durée (ALD) : diabète, hypertension artérielle, insuffisance cardiaque, insuffisance rénale.

Pour le Professeur Alain Franco, un pionnier mondialement reconnu dans les domaines de la télémédecine et de la télésanté, les trois ruptures à court terme qui vont révolutionner le maintien à domicile des seniors sont la visiophonie, la domotique et la compensation d’activités déficientes de la vie quotidienne. Cet éminent spécialiste souligne que les outils de visiophonie et de domotique vont bientôt faire partie du confort de base dans la majorité de nos foyers. Le résultat de cette évolution est que le coût en baisse constante de ces services numériques basculera de plus en plus à la charge de l’usager.

S’agissant de la troisième rupture, celle concernant la perte d’autonomie, le Professeur Franco souligne qu’il faut bien distinguer les activités de base de la vie quotidienne (se lever, s’habiller, se laver, se nourrir, aller aux toilettes) des activités dites instrumentales, dont la diminution a moins de conséquences immédiates : gérer son argent, prendre des médicaments, faire la cuisine, nettoyer la maison. Dans ce domaine capital, la compensation des pertes d’activités et le maintien ou la restauration d’une autonomie suffisante passeront par une étroite coopération autour du triptyque intervenants humains, outils numériques intelligents et enfin robots et prothèses d’assistance personnelle.

Mais le Professeur Franco rappelle également avec force que l’humain restera au cœur de cette révolution scientifique économique et sociale que constituent la télémédecine, la santé numérique. Les innombrables projets et expérimentations menés maintenant depuis plus de 20 ans partout dans le monde montrent en effet que toutes ces innovations technologiques et numériques n’ont d’intérêt et sont efficaces que dans la mesure où elles parviennent à s’intégrer à l’environnement mental, affectif et culturel des personnes qui les utilisent.

Face au vieillissement, à la maladie ou au handicap, nous ne sommes non seulement pas égaux mais nous réagissons de manière très différente en fonction de notre personnalité et de notre parcours personnel de vie. Il serait donc illusoire d’imaginer que la puissance technologique dont nous disposons aujourd’hui va permettre de proposer à chacun des solutions standards et uniformes de télésurveillance médicale, de soins à distance et de maintien de domicile.

Il est au contraire très probable, et pour tout dire très souhaitable, que l’ensemble de ces nouveaux outils nous permette de composer de manière entièrement personnalisée le cadre d’aide et d’accompagnement qui transformera radicalement le dernier âge de notre vie et en fera une période d’épanouissement personnel et d’enrichissement collectif.

René TRÉGOUËT

Sénateur honoraire

Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat